
Par Marie Louise Uwizeyimana
Malgré des avancées notables dans la mise en œuvre de la Zone de libre-échange continentale africaine, le Rwanda reste confronté à des défis sur le terrain. Aux frontières, de nombreux commerçants peinent encore à percevoir les effets concrets de cet accord, pourtant porteur d’importantes opportunités économiques. Un contraste qui illustre l’écart persistant entre ambition continentale et réalités locales.
Dans les zones frontalières du Rwanda, la réalité du commerce reste préoccupante. Plusieurs jeunes commerçants affirment ne pas être informés de l’existence même de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), une initiative portée par l’Union africaine dans le cadre de l’Agenda 2063.

À Rubavu, ville frontalière avec la République démocratique du Congo, Edithe Mukangira, 40 ans, commerçante, confie que c’est la première fois qu’elle entend parler de cet accord.
« Nous faisons du commerce transfrontalier depuis longtemps, mais nous n’avons jamais entendu parler de la ZLECAf. Aux frontières, nous rencontrons beaucoup de problèmes », explique-t-elle.
Elle évoque notamment des pratiques abusives :
« Parfois, on nous demande de l’argent sans justification, et il m’est arrivé d’être arrêtée et emprisonnée sans raison valable. »
Un autre commerçant, Jean Pierre Uwimana, 27 ans, basé à Kigali mais actif dans la région, partage une expérience similaire.
« Lorsque nous arrivons dans certains pays, des agents de sécurité peuvent saisir nos marchandises sans explication claire, et nous n’obtenons pas justice », déplore-t-il.
Ces témoignages illustrent le décalage entre les ambitions de la ZLECAf et les réalités vécues par les petits commerçants, notamment ceux opérant dans l’informel.
Une mise en œuvre progressive encore peu visible sur le terrain
Si la ZLECAf est aujourd’hui en vigueur, avec des échanges officiellement lancés depuis 2021, sa mise en œuvre reste progressive. L’accord prévoit notamment une réduction des droits de douane sur 90 % des produits, étalée sur plusieurs années.
Au Rwanda, des mécanismes ont été mis en place pour accompagner cette transition, avec une stratégie nationale visant à faciliter l’intégration des entreprises locales au marché continental. Mais sur le terrain, notamment aux frontières, cette dynamique reste encore peu perceptible.
Manque d’information, lourdeurs administratives, barrières non tarifaires ou encore poids du commerce informel : autant de facteurs qui freinent l’application concrète de l’accord. À l’échelle du continent, tous les pays ne sont pas encore pleinement engagés dans les échanges dans le cadre de la ZLECAf, ce qui limite son impact pour les petits commerçants.
Une initiative aux fortes promesses économiques
Lancée pour créer un marché africain unique, la ZLECAf vise à faciliter les échanges en réduisant les barrières tarifaires et en harmonisant les règles commerciales. Avec plus de 1,3 milliard de consommateurs et un PIB combiné estimé à 3 400 milliards de dollars, elle représente un levier économique majeur pour le continent.

Selon Amos Akandwanaho, membre du comité national de mise en œuvre au ministère du Commerce et de l’Industrie, cet accord offre des perspectives importantes :
« La ZLECAf n’est pas seulement un cadre politique, c’est un outil concret permettant aux jeunes entrepreneurs d’accéder à de nouveaux marchés. »
Cependant, il reconnaît que de nombreux acteurs restent confrontés à un manque d’information sur les procédures d’exportation et les opportunités disponibles.
Former et accompagner pour combler le fossé
Face à ces défis, des initiatives émergent pour renforcer les capacités des entrepreneurs. À Kigali, une session de formation intitulée « AfCFTA Export Readiness Training for SMEs » a récemment été organisée pour mieux préparer les PME.
Adeodata Marie Ange, fondatrice de COINS PA et ambassadrice de la ZLECAf au Rwanda, insiste sur la nécessité de rapprocher les politiques des réalités du terrain : « Notre objectif est de réduire le fossé entre ces cadres commerciaux et leur application concrète pour les entrepreneurs. »
Ces programmes visent également à offrir des mécanismes permettant de signaler et résoudre les problèmes liés au commerce transfrontalier.

Un potentiel encore sous-exploité
Si la ZLECAf est aujourd’hui juridiquement opérationnelle, avec 54 pays signataires dont 49 ratifications, son impact réel dépendra de son appropriation par les acteurs économiques.
Pour les experts, la priorité reste l’information et l’accompagnement, en particulier pour les jeunes et les PME. Car au-delà des textes, c’est sur le terrain, aux frontières, que se joue réellement la réussite de cette intégration économique africaine.












